Tresse / Karoline Lebrun

27/03/2014 - 10/04/2014

Karoline Lebrun isole les moments d’un temps qui se subjugue lui-même, par-delà ses propres limites, brouillant mémoire et désir: c’est ‘Tresse’, qui rassemble plusieurs séries d’un même fil.

Le mot ‘tresse’, n. natte, se retrouve en anglais comme ‘tress’: n. une longue mèche de cheveux. À la fois chevelure, natte, et l’acte de tresser, la tresse rappelle la théorie de la forme, ou Gestalttheorie: le tout est plus grand, ou diffère de la somme de ses parties. La tresse, plus résistante que chacune de ses mèches, semble révéler le mouvement qui la forme. À première vue, il s’agit de deux brins en torsade, comme la mémoire noue le temps et le lieu d’un évènement précis. Pourtant, l’on réalise qu’un troisième élément s’y joint, sans en avoir l’air, précipitant temps et lieu en un souvenir sommé par une odeur, ou un bruit.

Les séries à l’oeuvre au sein de ‘Tresse’ reifient le passage d’un temps fugace à travers l’une de ses manifestations tangibles: les cheveux. Dans ‘Fallen Soldiers’, des lames de microscope tentent de capturer de fines nattes plutôt que sang ou salive, rappelant les parures de deuil de l’époque victorienne. De longues mèches, cousues à même le carton d’une multitude de photos trouvées, s’échappent de leurs cadres. Les souvenirs se métastasent aux murs de la galerie, le motif de la natte en accable l’espace, telle une excroissance inquiétante.

Des cassettes embobinées de cheveux nous rappellent la phénoménologie temporelle d’Edmund Husserl: nous ne ressentons pas le passage du temps comme une séquence d’instants et d’actes isolés, mais le percevons à travers la rétention d’actes passés, et la protention de ceux à venir. Ces impressions simultanées s’entremêlent ici en boucles sans fin.

Les tresses, tracées compulsivement d’un fin trait noir, révèlent à chaque itération un changement discret, comme un souvenir retressé par l’esprit. Leur dénouement semble révélateur, sans pourtant sombrer dans la confession. Au contraire, elles sont médiatrices d’une expérience subjective, mais partagée; les tresses se projettent dans le passé comme dans l’avenir, malgré leur emprisonnement formel et temporel.

* Hair Tapes, Karoline Lebrun, 2014, cassette, cheveaux (humains)

‘Tresse’ by Karoline Lebrun is a compartmentalization of time that overwhelms itself, defeating its delineations and mixing memory and desire.

The word ‘tress’ is defined as 1. n. a strand of hair, and translates from French (‘tresse’) as 2. n./v. braid; plait. [2] weaves three of [1] to create a structure that recalls the saying most commonly used to explain Gestalt theory: the whole is greater, or different than the sum of its parts. A braid is stronger than its individual strands, and visually betrays its components: at first glance it looks like two at work, in a loop. It is like the construct of a memory: an event occurs at one place and time, but another element operates insidiously to crystallize it into something the brain recalls when it registers a certain smell or sound.

The works in Lebrun’s ‘Tresse’ aim to preserve the passage of time using one of its biological manifestations: hair. The medical blood slides of ‘Fallen Soldiers’ instead contain braids that reach beyond their soldered encasing, harking back to Victorian mourning jewelry. Long strands sewn into found photographs escape from their frames. Memories metastasize onto the walls of the space, the cancerous bloom of the braid overwhelming the gallery.

Cassette tapes looped with hair recall Edmund Hussel's temporal phenomenology: we do not experience events as a sequential series of isolated actions, but approach them with a ‘retention’ of past actions and a ‘protention’ of those expected to come, all combining in an endless loop.

Braiding is drawn obsessively in fine ink lines, the repetition revealing a shift in shape, like a memory oft-revisited by the mind. The unraveling elicits the sensation of looking at something intensely personal, yet the pieces are in no way confessional. They are instead the delicate vessels of a subjective shared experience, long strands reaching backwards and forwards through encapsulated time.